Transport en commun : les conducteurs et receveurs changent le prix des courses en fonction des heures ou de leurs humeurs!

A Kinshasa, il faut avoir beaucoup de cran et  des nerfs solides pour supporter les péripéties du transport en commun et surtout les caprices d’une légion  de chauffeurs et receveurs  qui se conduisent par moments comme des enfants gâtés.  Cette situation résulte du fait  que le transport collectif kinois est devenu au fil des années cette zone de non-droit où bon nombre de conducteurs et receveurs se comportent en anarchistes, notamment en matière de code de la route et de tarification des courses.  En parlant d’ailleurs du prix des courses, le tohu-bohu tarifaire qui règne sur ce trajet (DGC Barré-Zando & vice-versa) m’a énormément et désagréablement surpris. Pour ce trajet, le prix d’une course flotte donc entre 500, 700 et 1000 FC en fonction des heures et surtout des humeurs de certains chauffeurs et receveurs qui font fi des recommandations des autorités urbaines. Face à cette bizarrerie, les pauvres clients se résignent tout simplement sous prétexte que le rapport des forces est à leur défaveur. Or seules la dénonciation de la population ainsi que les décisions fermes des autorités pourront mettre fin à cette désastreuse situation.   

Reportage sur un phénomène anarchiste qui s’est introduit tout tranquillement dans le quotidien du transport public au point de passer pour quelque chose de normal.   

Une anarchie systématisée

Si entre 6h et 10h30, un client -parcourant pour la première fois à bord d’un 207 (Véhicule de marque Mercedes 207)  le trajet DGC Barré- Zando  ou vice-versa-  payait 500 FC à la fin d’une course, il ne pourrait jamais imaginer que ce même prix va grimper dans les prochaines heures. Or c’est ce qui est tout à fait  le cas au quotidien de ce trajet. 

Depuis mai dernier, je fais des allers-retours sur ce trajet, notamment pour mes descentes aux locaux de l’entreprise  Monrespro où se trouve la rédaction  de Régénération Congo et mon départ pour la maison à la fin de chacune de mes  journées de service.  De ce fait, je me suis un peu plus familiarisé avec cet environnement jusqu’au point de découvrir cette triste réalité : « la flambée intempestive et surtout injustifiée des prix des courses ».       

Généralement entre 6h et 10h30, tout est  pratiquement normal aux bords du bâtiment de l’Hôtel de ville de Kinshasa où plusieurs chauffeurs viennent stationner leurs 207 à l’arrêt de bus pendant que les receveurs et les chargeurs (NDLR il s’agit d’une catégorie d’individus qui gagnent leur pain dans le secteur du transport collectif en aidant les receveurs et chauffeurs à faire le plein de passagers. A la criée, ils communiquent aux passants les différents trajets pour chaque véhicule disponible) annoncent à la criée les différentes destinations à l’intention de potentiels passagers. Et pendant ces heures-là, celui ou celle qui quitte Zando pour rejoindre DGC Barré ou fait le chemin inverse peut, à la fin de la course, présenter un billet de 500 FC au receveur sans que ce dernier ne le regarde d’un mauvais œil. Cependant, le désordre entre en danse lorsque midi approche. Lorsqu’il est 11h00 et 11h30, le prix des courses pour ce trajet monte à 700 FC ou carrément 1000 FC. Ce qui est bizarre : parfois, quant au refus de certains clients de payer au-delà de 500 FC, d’autres receveurs font des concessions. « Alors quel est le prix normal d’une course sur ce trajet ?», s’interrogent plusieurs usagers du transport collectif. Au fil des jours, j’ai constaté qu’entre midi et 16h  la course routière allant de Zando à DGC Barré coûte généralement entre 700 et 1000 FC. D’ailleurs, un jour, en descendant d’un 207 arrivé à Zando en provenance de DGC Barré, j’ai demandé, d’un air taquin, au receveur de m’expliquer les causes valables de cette instabilité tarifaire étant donné que nous, passagers, avons déboursé 1000 FC alors qu’il m’est arrivé de fois où j’ai payé 500 FC en effectuant le parcours d’Ozone à Zando. Acculé par la pertinence de la question, il me répond ; esquissant un sourire mêlé de gêne et d’ivresse (il était déjà sous l’effet de l’alcool ou d’un stupéfiant): « Chef, Boma moto! », traduction : « estimé frère, laisse tomber. C’est le système ». Alors, de ce système est née une attitude moutonnière qu’adoptent un bon nombre de conducteurs et receveurs. Un autre jour, présent à l’arrêt avoisinant l’Hôtel de ville de Kinshasa aux alentours de 11h, j’étais sur le point de monter à bord d’un 207 en destination de DGC Barré, étant donné que je comptais arriver au bureau de la rédaction, lorsque le receveur s’est mis à crier : « DGC Barré 700 FC ». Du coup,  je me suis arrêté car mécontent de ce tohu-bohu tarifaire. Sur-le-champ, le receveur a revu à la baisse le prix de la course : 500 FC. Mais le résultat escompté n’a été que de courte durée car le chauffeur, très remonté et surtout intransigeant, a tonné sur le pauvre receveur l’enjoignant ainsi de maintenir le tarif qu’il a de toute sa volonté imposé. « Beaucoup de mes amis (ses collègues chauffeurs) viennent à peine d’embarquer des passagers ici qui ont dû payer 700 FC pour la course. Et toi (là, il s’adresse au receveur), tu veux me dire que ça ne va pas marcher avec notre véhicule à cause de quelques clients qui protestent!? Alors, celui qui veut payer moins n’a qu’à descendre de ce véhicule! », a-t-il vociféré, pendant que les clients à bord ont opté pour le silence. 

Puis, c’est vers les heures de pointe, soit dès 15h, que commence le calvaire de ceux qui veulent quitter Zando pour rallier DGC Barré. Durant cette période de la journée, je vois chaque semaine combien beaucoup de gens souffrent pour trouver au moins une place à bord d’un 207. A l’accoutumée, après avoir bossé, vendu ou effectué des courses toute la journée, ces gens s’en sortent avec des courbatures à force de se heurter en dépit des gestes barrières en vue de se créer de l’espace pour eux ainsi que leurs biens à bord de ces véhicules qui, par moments, se raréfient de la circulation. Côté tarif, c’est n’est plus 700 FC, encore moins 500 FC, qui vaut la valeur d’une course. Alors, tout passager est censé se munir de ses 1000 FC sous peine de susciter la colère des conducteurs et receveurs qui, diront certaines langues, attendent le crépuscule pour profiter de leur petit moment de gloire ; eux qui se comportent comme  des princes en imposant leur diktat sur le prix des courses. Et pourtant, le ministre provincial des transports de Kinshasa, Amos Mbokoso, avait clairement tranché sur la question : « Nous demandons aux chauffeurs de ne pas sectionner les routes, de ne pas pratiquer la hausse des prix. Le prix est fixé par l’autorité de la ville de Kinshasa. Il y a un tarif de prix dans la ville province de Kinshasa, ce tarif doit être scrupuleusement respecté », a-t-il déclaré en juin dernier  à la fin de la réunion de crise suite à la grogne populaire et à la protestation des opérateurs du  transport collectif (propriétaires de véhicules, chauffeurs, receveurs) qui ont exprimé leur dissentiment à cause de la décision du Gouverneur portant sur la réduction à 50% du nombre des passagers à bord des véhicules dans le cadre des mesures restrictives de lutte contre la 3ème vague du Covid-19. A  titre de rappel, ces assises ont  connu notamment la participation du Gouverneur de Kinshasa, Gentiny Ngobila, et du  commissaire provincial de la police/ville de Kinshasa, Sylvano Kasongo. Et au sortir de  cette rencontre, les autorités de la ville avaient levé cette résolution afin de baisser l’atmosphère de  la population kinoise qui était pratiquement tendue ; car le système routier de Kinshasa s’est retrouvé paralysé rien que le premier jour où cette décision était entrée en vigueur.  

Les pistes de solution pour imposer le changement

En RDC, l’échec de plusieurs programmes gouvernementaux sur le plan national ou provincial est causé par l’inexistence d’un mécanisme de suivi et évaluation par rapport aux différentes actions à mener. Dans ce sens, il constate que même la décision du ministre provincial Amos Mbokoso souffre d’application jusqu’à ce jour. Profitant de ce fossé entre la publication d’une décision et son application sur terrain et dans le concret,  les chauffeurs et receveurs exploitant le trajet Zando-DGC Barré ou vice-versa pérennisent leur anarchie quant au respect de la tarification. Le contraste : l’on ne comprend toujours pas pourquoi et comment les autorités provinciales dont les bureaux avoisinent l’arrêt de bus réservé entre autres aux véhicules en destination ou provenance de DGC Barré ne parviennent pas à mettre la main sur ces conducteurs et receveurs qui violent publiquement et librement le prix de transport tel que fixé par l’autorité de la ville.     

En outre, la population kinoise devra également se révolter afin de mettre fin à ce phénomène. Si les opérateurs du transport en commun dont les chauffeurs et receveurs ont pris de façon surprise l’habitude de décréter des mouvements de grève et sit-in en vue de réclamer leurs droits et lutter contre les tracasseries policières, la population, constituant logiquement la communauté de passagers, doit également se lever contre les mauvaises attitudes des conducteurs et de leurs acolytes (receveurs) qui s’illustrent négativement avec le phénomène de demi-terrain et de perturbation intempestive des prix des trajets en fonction des heures ou de leurs humeurs. Pire, en cas d’embouteillage, ces derniers, et surtout s’ils ont déjà récolté l’argent des tickets, se permettent même d’abandonner leurs clients en cours de route, se déchargeant de manière unilatérale du devoir de les amener à destination. Par conséquent, les passagers semblent dépourvus de droits ou carrément ils les ignorent. Certes, le changement dans le domaine du transport public peut commencer néanmoins par une culture de dénonciation même via les réseaux sociaux de tous les actes indignes résultant de l’attitude des conducteurs et receveurs sur la voie publie, notamment violation du code de la route, hausse intempestive et surtout des prix de courses, injures publiques à l’encontre des passagers ou de leurs collègues.    

 L’autorité de la ville, quant à elle, doit arrêter certaines décisions fortes quoiqu’elles sembleraient impopulaires afin de recadrer les choses dans le secteur du transport routier. Il faut penser  entre autres à interdire les épaves des véhicules qui pullulent le transport en commun à Kinshasa (si pour le transport aérien, l’on a interdit l’exploitation des Antonov en vue de privilégier la sécurité des passagers, on peut faire de même pour ce qui est des véhicules déjà très amortis mais encore en activité sur les artères de la ville) , instaurer un système d’entretien des véhicules d’après une fréquence mensuelle ou hebdomadaire afin de  garantir la sécurité des usagers, interdire également les véhicules à volant à droite, étant à la base de multiples accidents routiers. « En 2007, le Ministre des Transports et Voies de communication de l’époque, Remy-Henri Kuseyo Gatanda, avait interdit la circulation, sur toute l’étendue du territoire, de ces véhicules et la suspension de leur importation à travers un arrêté. Mais, cette mesure, contestée à l’époque par certains automobilistes, des revendeurs et la société civile, n’a jamais été appliquée jusqu’à présent », déplorait, en 2014, Willy Vale Manga, ex-président de la Commission nationale de la prévention routière (CNPR) dans l’une des  publications du média en ligne Business et Finances.  

Et pour mettre fin à ce mouvement de libertinage dans le chef des chauffeurs et receveurs au sujet des tarifs, les gouvernants de la ville devraient penser à  placer sur terrain des inspecteurs intègres, consciencieux, bénéficiant régulièrement d’une rémunération à la fois digne et conséquente et dont la mission consistera à contrôler la régularité relative à la tarification des courses routières, identifier les contrevenants, leur fixer des amendes dont le versement devait  intervenir par voie bancaire -afin d’éviter toute tentative de détournement- ou carrément les (NDLR ces conducteurs et receveurs ayant violé la tarification du transport) livrer entre les mains de la police ou de la justice en cas  de résistance ou récidive.  Car  l’autorité des gouvernants s’applique pratiquement sur base de la coercition ; faute de quoi, l’anarchie gagne du terrain au point de discréditer les dirigeants auprès de ceux qu’ils sont censés gouverner. 7 jours sur  7, 24 heures sur 24,  tant que l’autorité ne trouve aucune raison valable ou pertinente pour modifier la tarification du transport routier et urbain, le prix d’une course routière DGC Barré-Zando ou vice-versa doit être unique et le rester : « 500 FC ».   

Fabrice Amisi