L’utilisation des billets troués et déchirés Francs congolais et dollars américains dans l’économie congolaise : deux poids, deux mesures

Malgré son statut de monnaie nationale, le Franc congolais (FC) ne fait pas le poids face au dollar ($) ; au point même que les billets troués et déchirés de la devise américaine sont chouchoutés au détriment de ceux du denier congolais. Dans la pratique quotidienne, il suffit juste de  coller ces derniers (NDLR les billets FC troués et déchirés) avec du ruban adhésif afin de les remettre tout tranquillement en circulation.  Et pourtant, l’utilisation des billets troués et déchirés est très conditionnée dans l’économie congolaise.  D’ailleurs, une fois troué ou déchiré, la conversion du billet $ s’effectue au rabais lors de l’opération de change avec les billets FC ; qui sont par contre  en bon état. Mais pourquoi donc cette logique de deux poids, deux mesures dans l’utilisation des billets troués et déchirés FC et $ sur le marché congolais ? Farouck Mutombo Kabeya, économiste monétaire de formation, énarque et administrateur civil congolais, fait le point.  

Au départ, l’analyste a préféré commencer par le commencement, c’est-à-dire fixer l’opinion sur la valeur monétaire du Franc congolais et du dollar.  Pour Farouck Mutombo, les raisons pouvant expliquer la surévaluation du $ au détriment du FC  dans l’économie congolaise sont légion. En même temps, il met en évidence deux raisons d’ordre psychologique et économique. En premier lieu, il explique que les différentes inflations et hyperinflations qu’a connues le pays, le Zaïre à l’époque, ont créé une psychose dans le chef des Congolais. Des citoyens se sont retrouvés  très souvent avec des millions de Franc Zaïre qui se sont dévalués étant donné que l’économie congolaise a chuté suite à  la crise pétrolière. Par crainte de se retrouver dans une situation de pauvreté (précarité) ou voir leurs économies et richesses perdre une moitié de leur valeur,  les Congolais préfèrent depuis ces tristes événements  utiliser le dollar puisque la monnaie congolaise n’est jamais fiable. En second lieu, une théorie économique dite la loi de Gresham (NDLR Sir Thomas Gresham)  stipule que « lorsque dans un pays circulent deux monnaies dont l’une est considérée par le public comme  bonne et l’autre comme mauvaise,  la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Car la monnaie a été créée pour circuler dans les circuits économiques ; et lorsque celle-ci  quitte lesdits circuits, l’on déclare qu’on l’a thésaurisée. Pour la culture économique congolaise, le dollar constitue une réserve de valeur sûre et voire même stable en lieu et place du Franc congolais ; qui se déprécie très souvent selon les tendances inflationnistes. Si le dollar varie, il a plus tendance à aller vers la hausse que la baisse. De ce fait,  l’agent économique préfère se débarrasser des billets FC en payant ses factures, en effectuant des achats ou provisions en denrées alimentaires et biens de première nécessité.  En revanche, il préfère économiser, thésauriser le dollar comme richesse et le garder ou l’utiliser pour s’approvisionner sur le plan international étant donné que l’économie congolaise est pratiquement  extravertie.

Concernant l’utilisation des billets troués et déchirés du FC et du $, l’analyste déclare que le problème est purement congolais. Il avance que même aux Etats-Unis, le billet est pris ou utilisé même s’il a des fissures. « C’est une pratique que les cambistes congolais ont inventé pour se faire du profit. Plus ces derniers effectuent des opérations de change à un taux bas ou réduit sur des billets en dollars troués ou déchirés avec des clients en quête du FC, plus ils gagnent lorsqu’ils vont les échanger à la Banque Centrale du Congo ou à la banque américaine Citi Bank », explique-t-il. En outre, l’économiste déplore simplement le fait que cette pratique, étant à la base une astuce des cambistes pour se faire de l’argent, s’est généralisée dans la culture sociale et économique des Congolais.

Face à ce problème de dépréciation du FC, des pistes pouvant amener à des solutions concrètes et efficientes sont donc envisageables et salutaires. Toutefois, Farouck Mutombo rappelle que le marché de change se termine toujours par un rapport des forces entre monnaies ; qui, pour le cas d’espèce, sont le Franc congolais et le dollar.  Certes, ce rapport des rapports ne dépend pas de la RDC car cette notion a toujours existé en économie, mais les autorités congolaises peuvent prendre des mesures pour lutter contre cette surévaluation du $, notamment en misant sur la  dédollarisation de l’économie congolaise comme ce fut le cas à l’époque où Augustin Matata Ponyo était premier-ministre.  Cependant, cette option axée sur la dédollarisation de l’économie congolaise est ou sera encore difficile à appliquer dans la mesure où  le gouvernement  n’a pas encore installé un climat de confiance en sa population à détenir le franc congolais. Et puis, le rapport des forces pèse beaucoup sur la stabilité de l’économie congolaise. « Notre économie est extravertie.  Donc, nous importons plus que ce que nous produisons. Et le fait d’importer plus signifie que nous sortons plus les capitaux en dollar vers l’extérieur et nous faisons entrer des biens. Or si l’économie  congolaise avait une production au niveau interne, on se retrouverait dans la position d’exporter beaucoup plus nos marchandises  et d’importer des devises.», clarifie-t-il. Et  Farouck poursuit en disant que l’exemple à suivre n’est pas à chercher trop loin : « Au Congo-Brazzaville, dès que tu arrives avec des billets $ ou FC, tu es déjà obligé à partir du Beach d’échanger ces devises contre  leur monnaie locale (NDLR le Franc CFA). Ce qui permet aux autorités de ce pays d’avoir le contrôle sur les devises en circulation.  Mais en RDC, quelqu’un peut tranquillement se promener avec ou effectuer des dépenses de 10.000 $. Alors l’économie congolaise n’est pas vraiment bien contrôlée ou structurée.  C’est pourquoi cette dernière est à la merci des devises étrangères, principalement le dollar américain».  La solution se trouve en la restructuration  de cette économie : « veiller à ce que nous puissions avoir un système de production pouvant limiter ou réduire notre importation. Ainsi, nous n’aurons plus à sortir le dollar américain à un taux très élevé. Car nous allons pouvoir exporter nos marchandises et  faire entrer la devise américaine sur notre sol puisqu’on dit que ce qui est rare est cher. Plus les billets en dollars sont sortis, plus leur rareté, qui se crée,  coûte cher sur le marché congolais», conclut-il.

Au finish, concernant l’utilisation des billets FC et $ dans l’économie congolaise, il sied de rappeler qu’il revient aux autorités compétentes de mettre fin à cette culture instaurée par des cambistes congolais et qui a connu une généralisation sur le plan social et culturel. Sinon, ces derniers continueront à se faire du gain à cause de l’inefficacité de l’Etat en la matière ; pendant que l’économie congolaise restera impuissante car  toujours fragile.

Fabrice Amisi