Les héros du quotidien (ou du taux du jour)

Au lieu de passer leur temps à paresser ou mendier, ces hommes et ces femmes se battent à longueur des journées pour survivre, se prendre en charge ou apporter du pain aux leurs afin d’avoir ainsi le quotidien d’une famille normale ou celui des gens normaux. Ils exercent alors du petit commerce ou  rendent divers services moyennant quelques billets de Franc Congolais (FC) ou Dollar américain ($) ;  quoique leur revenu journalier est à la fois très peu et irrégulier. Et plusieurs se demanderont : «  Pourquoi  les appelle-t-on « héros du quotidien (ou du  taux jour d’après le jargon kinois) »?   La réponse est simple : ils méritent le statut de héros vu les innombrables efforts qu’ils ne cessent de fournir au jour le jour pour  trouver ce avec quoi subsister.  Leur leitmotiv  se résume en ce sens: « s’ils ne sortent pas de leur demeure, ils ne trouveront pas de quoi vivre ».   De là, une interrogation émerge : « concrètement, comment font-ils  pour survivre ? » Pour en avoir le cœur net, je suis allé à la rencontre de quatre héros du quotidien ou du  taux jour dont un adolescent qui œuvre dans la pédicure et la manucure (communément appelé Mwan’a vernis),  une vendeuse des légumes, un cordonnier et un pousse-pousseur, qui, heureusement, se sont montrés ouverts en me faisant entrer dans leur intimité pour parler de leur gestion financière au quotidien. Découvrez-les!

Jeancy Nkina, un Mwan’a vernis qui rêve de devenir enseignant

Pendant que la majorité de jeunes de son âge sont sur le bain de l’école, Jeancy Nkina Tofe, 17 ans, doit parcourir les rues de Kinshasa à longueur des journées  pour se faire de l’argent. Beau gosse au regard timide, Jeancy est à la fois pédicure et manucure (Mwan’a vernis) œuvrant dans l’informel.  C’est depuis quelques mois qu’il s’est installé à Kinshasa, en provenance d’Isaka, une des localités de la province de la Tshuapa (ex-district de la province d’Equateur dans son ancienne configuration). A Kin, Jeancy habite dans la commune de Limete, précisément au quartier Kawele avoisinant Pakadjuma, un autre quartier de la même municipalité, réputé pour ses immondices et surtout la présence active des professionnelles du plus vieux métier du monde. Pour votre gouverne, une partie de la voie ferrée utilisée à Kinshasa passe par le quartier où vit le jeune Jeancy. On y retrouve également des cultures maraichères et  encore des immondices.

« Je gagne, en général, 10.000 FC (5 $) par jour. Je consomme 1.000 FC  (0.1 $) et j’épargne le reste (ndlr 9.000 FC, soit 4.5 $). », explique-t-il. C’est à pieds que Jeancy quitte le studio, qu’il loue à 25.000 FC le mois (12.5$) avec d’autres garçons, à la quête de ses clients. Il envisage retourner à Isaka d’ici la fin de l’année scolaire en cours afin de consacrer, à son tour, son temps aux études lors de la prochaine rentrée de classe. « Je veux devenir enseignant », déclare Jeancy, d’un ton calme. Ce qui m’épate chez cet ado de 17 ans c’est le fait qu’il a décidé de mener une vie austère, à Kinshasa et donc loin de sa famille, pourvu qu’il ait de l’argent avec lequel financer sa propre scolarité et préparer ainsi son avenir. Respect !

Clarette Ndaya, la courageuse vendeuse des légumes

Habitant Masina, Clarette Ndaya quitte très tôt son lit pour  rallier le centre-ville afin d’y vendre ses légumes. Elle précise que sa rentabilité journalière dépend de la variété de légumes que recherche sa clientèle ; composée majoritairement de femmes. « D’habitude, je glane 50.000 FC (25 $) par jour en vendant mes légumes », renseigne Clarette avec sourire aux lèvres. Puis, elle consacre généralement 20.000 FC (10 $) aux dépenses journalières, notamment pour  la cuisson, l’argent de poche de ses enfants qui vont à l’école, sa collation pendant la journée alors qu’elle sillonne Kinshasa pour vendre ses marchandises ou encore son transport. Du reste, Ndaya gère prudemment ses économies. D’ailleurs par jour, elle épargne par carte 5.000 FC, soit 2.5 $.

Pour ceux qui ne le savent pas, l’épargne par carte est une forme d’épargne informelle, donc non bancaire, consistant pour des individus, en particulier des marchands, à déposer leur argent auprès des boutiquiers, gestionnaires d’alimentations ou vendeurs de crédits téléphoniques endéans, en principe, 31 jours et récolter un bon paquet à fin de cette échéance. C’est en quelque sorte un compte bloqué ou à terme. De manière pratique, ces personnes auprès de qui les particuliers viennent déposer leur argent sont donc des gestionnaires de comptes. Celles-ci commencent d’abord par ouvrir des comptes à des particuliers, moyennant les frais d’ouverture, et à qui ils remettent un carnet composé de 31 cases et des espaces pour signatures (les uns pour le gestionnaire du compte et les autres pour le propriétaire de ce dernier) à chaque versement. Sur chacune de ces cases est enregistrée la somme d’argent versée journellement. Dans cette logique, un compte  ne peut être alimenté par des montants irréguliers. Donc, l’alimentation du compte ne doit intervenir qu’avec des montants réguliers. A titre exemplatif, si un client a souscrit pour une épargne dont le verset journalier est de 5.000 FC, il ne doit donc pas alimenter son compte avec un montant inférieur ou même supérieur à celui-ci. Dès que les 31 cases sont remplies, le propriétaire du compte récupère la somme d’argent épargnée équivalant à 30 jours. Le gestionnaire, quant à lui, empoche le montant du 31ème  jour,  tel que repris dans le carnet, représentant l’intérêt issu de la gestion du compte. Au cas où un client décide de vider ou désactiver son compte avant l’échéance de 31 jours, celui-ci n’aura droit qu’à 90% de la totalité du montant versé. Ainsi, le gestionnaire dudit compte touchera tranquillement ses 10%.

 Actuellement, Clarette vit sous le toit parental. Et si elle devait se décider pour louer une maison, elle avance qu’elle opterait pour celle ne dépassant pas 25.000 FC (12.5 $)  en termes de loyer mensuel. Elle se dit décomplexée de parcourir la ville, bassin de légumes sur la tête, à la quête du pain quotidien. « Je ne peux pas avoir honte de vendre des légumes, puisque c’est une activité qui me fait vivre ainsi que ma famille. », conclut-elle.     

Mokili Mibaka « Mikilis », le cordonnier expérimenté

Il est très rare de voir un Congolais porter un prénom local, bantou ou purement congolais, mais j’ai eu la chance de croiser sur mon chemin un certain Mokili Mibaka, alias « Mikilis ». Originaire de Kenge  (actuel chef-lieu de la province de Kwango), Mokili est un doyen de la cordonnerie : il gagne sa vie dans ce métier depuis 2005, notamment en raccommodant chaussures, babouches ou sandales . Son prénom signifie « le monde » en lingala et lui-même s’est adjugé le sobriquet de « Mikilis » pour faire branché, étant donné que « Mikili » renvoie à l’Europe, l’Occident, le pays des Blancs, en lingala argotique. Le « S » placé à la fin est juste ajouté pour la beauté de la prononciation!

Interrogé sur son gain journalier, Mokili répond que ses services en cordonnerie lui permettent de gagner plus ou moins 10.000 FC par jour. Père de 2 enfants âgés de 6 et 4 ans, Mokili  vit avec sa petite famille dans une maison qu’il loue à 25.000 FC le mois à Kingabwa, un autre quartier réputé de Limete. Son quotidien n’est pas facile car les siens doivent attendre son retour pour mettre la marmite sur le feu et avoir ainsi de quoi se mettre sous la dent! Alors, imaginez ce qui peut arriver à sa maisonnée si Mokili tombe malade ou passe toute une journée  sans travailler au motif de repos ou autre. Prévoyant,  Mokili Mibaka fait aussi de l’épargne par carte pour survivre, car, explique-t-il, « on ne sait pas ce que nous réserve demain ». « Ces économies nous permettent de décanter certaines situations, survenant parfois à l’improviste », poursuit l’intéressé. Pour  conclure notre conversation, Mokili me confie qu’il ne considère pas la cordonnerie, qu’il fait de manière ambulante, comme un vil métier et qu’il n’a ni honte ni peur d’affronter le regard des gens sur la route. Pour lui, la cordonnerie, c’est son gagne-pain et il en est fier!   

JP Bandombele, pousse-pousseur et père de famille responsable

Le cours de la vie est parfois tortueux. Tel est le cas pour JP  Bandombele. Du statut d’agent du service commercial d’une entreprise privée dans l’ex-Equateur (avant son éclatement en 5 provinces intervenu en 2015 sur base des dispositions constitutionnelles) à celui de pousse-pousseur à Kinshasa, ce monsieur ne s’y attendait pas du tout! Quand l’entreprise de Jean-Pierre Bemba dans laquelle il travaillait tombe en faillite, JP Bandombele quitte Gemena et se fait escorter jusqu’à Kinshasa. Nous sommes là en 2010.  Une fois installé dans la capitale congolaise, il décide alors de se prendre en main en devenant pousse-pousseur. Des années sont passées et l’homme a acquis une grande expérience en la matière. Grâce à ce métier, il a pu scolariser ses enfants dont certains l’ont honoré en passant leur bac avec succès. Aujourd’hui, JP Bandombele vit à Barumbu où il loue mensuellement une maison à 70 $.

Dans son quotidien de pousse-pousseur, JP Bandombele gagne entre 10 et 15 $ par jour sur l’ensemble des courses journalières qu’il effectue avec des clients pour lesquels il transporte des biens ou marchandises jusqu’à destination. « D’habitude, une course coûte 5.000 FC. En général, le prix d’une course se négocie toujours entre le client et le pousse-pousseur », explique Monsieur Bandombele qui, lui également, recourt à l’épargne par carte pour bien prendre soin de sa famille.

Sentant sa force physique s’affaiblir avec le temps, il envisage prendre sa retraite mais il ne sait pas quand. « Dieu seul sait », lâche JP pour ne pas trop s’en préoccuper. Chevronné,  JP Bandombele explique que le métier de pousse-pousseur est harassant. « Raison pour laquelle il faut bien et beaucoup manger. Sinon, on se détruit soi-même », argumente-t-il. Il ajoute, en outre, que la prise, surtout excessive, d’alcool est dangereuse, voire incompatible avec cette activité qu’il exerce depuis 2010. En d’autres termes, être à la fois ivrogne et pousse-pousseur est suicidaire !

Etre courageux, décomplexé, déterminé et surtout pratiquer l’épargne, tels sont les précieux  enseignements que j’ai tirés de mes échanges avec ces quatre héros du quotidien aux ambitions, parcours, styles de vie et origines bien différents que remarquables. De ce fait, j’ai compris que quel que soit son statut social, l’homme doit privilégier l’épargne pour préparer son avenir et surtout faire face aux situations de la vie qui, pour la plupart, émergent de manière inattendue. En effet, l’épargne est une notion salvatrice quoique plusieurs personnes semblent en faire le cadet de leurs soucis! Le héros du quotidien, c’est aussi celui qui sait épargner une partie du revenu qu’il gagne de par son travail!

Fabrice Amisi