La réalité financière de la mode congolaise

D’après Guillia Mensitieri, docteure en anthropologie sociale et ethnologie née à Naples (Italie) en 1980, la mode est l’une des plus puissantes industries du monde. Elle représente 6% de la consommation mondiale et elle est en constante croissance. La mode ne concerne pas seulement le vêtement mais aussi les accessoires, le maquillage, le parfum et même les modifications corporelles. Cependant, le développement  de la mode à l’échelle mondiale contraste avec son évolution en République Démocratique du Congo.  A ce sujet, Dimitri, Moleka, mannequin et distributeur des produits Woodin, évoque certaines raisons constituant un frein à l’essor de la mode congolaise. Étant un habitué du secteur, Dimitri nous parle de là où le bât blesse.

« En RDC, l’industrie de la mode n’existe pas à proprement parler. D’ailleurs, en parlant de la mode, les gens ne doivent pas simplement se limiter aux vêtements. Au fait, il y a tout un monde et un tas d’activités autour du concept « mode » : les créateurs, les mannequins, la communication, les parfums, les accessoires de beauté, etc.», explique d’entrée de jeu Dimitri Moleka, avant d’ajouter : « Dans notre pays, si je prends seulement l’exemple du regretté Papa Wemba et Fally  Ipupa, il se constate  que ces derniers occupent un certain statut de fashion influenceurs (NDLR malgré qu’il a rejoint l’au-delà, Papa Wemba reste un modèle, une référence dans l’histoire de la mode). Normalement, l’aura que dégage ce genre de personnages devrait permettre à la mode congolaise de prospérer. Hélas, la réalité est tout autre! »

En effet, Dimitri lance un appel aux gouvernants qui doivent réellement s’impliquer pour matérialiser et accélérer le développement de la mode congolaise. Mais à l’heure actuelle, la mode congolaise est sous l’étranglement.  D’ailleurs, Dimitri Moleka déplore, à ce sujet, le manque d’accompagnement effectif et régulier de l’Etat congolais à l’égard des jeunes entrepreneurs œuvrant dans la mode. L’Etat congolais n’accorde pas de subvention aux microentreprises de la mode. Comme cela ne suffisait pas, l’Etat congolais coince les stylistes avec une kyrielle de taxes. Conséquence : « La plupart de créateurs (stylistes) sont contraints de fermer leurs ateliers pour travailler à la maison car lassés de payer d’interminables taxes », regrette Dimitri Moleka.

Si les créateurs se lamentent, la situation n’est pas positivement différente pour le cas des mannequins congolais.  En effet, concernant Kinshasa, Dimitri Muleka précise que les mannequins ne touchent généralement  pas une rémunération aussi faramineuse, lors de leurs prestations dans le cadre des défilés de mode, comme peut l’imaginer le monde extérieur, c’est-à-dire ceux qui sont étrangers à l’environnement de la mode. « Pour avoir presté lors d’une soirée de défilé de mode, le mannequin gagne d’habitude 100 $. C’est suffisant, non! Alors que d’autres personnes sortent (travaillent) du 1er au 31  pour gagner le même montant. Imaginez que vous enchaînez 5 ou 6 défilés,  vous vous faites un bon paquet en un laps de temps! », lance-t-il.  Pour Dimitri, seules les prestations au cours  des soirées  de Kinshasa Fashion Week rapportent mieux. « Pour une soirée de cet événement (NDLR Kinshasa Fashion Week), nous empochions 200 $ ainsi que des frais de transport », déclare-t-il.  Arrêté en 2015, pour des raisons que l’interviewé n’a pas voulu évoquer, cet événement avait pourtant suscité de l’engouement au point que d’autres événements du même genre s’en sont suivis, parmi lesquels Congo  Fashion Week.  « Les organisateurs  de Congo Fashion Week ne payaient pas assez bien les mannequins, malgré les  intéressantes  propositions salariales qu’ils présentaient avant la tenue de l’événement »,  se plaint l’intéressé.  « Tout récemment, des mannequins prestaient pour avoir enregistré des arriérés de salaire jusqu’au point de les réclamer médiatiquement.  Depuis que cet événement est organisé, seule l’édition de 2018 a connu une organisation aussi réussie étant donné que l’agence de com Pygma était bien associée aux affaires. Cette agence a fait de son mieux pour redorer l’image de cet événement qui se ternissait de plus en plus », ajoute-t-il. «  Vlisco reste la seule qui paie bien les mannequins, quoique c’est parfois au rabais compte tenu aussi du caractère simple de certains événements qu’elle organise », reconnaît ce mannequin aux 1, 89 m. 

Dimitri se désole aussi de la rareté des événements (défilés de mode). « D’ailleurs, ce n’est que durant la haute saison (NDLR la période des grandes activités dans le secteur des défilés de mode) que nous nous retrouvons beaucoup plus financièrement », déclare-t-il. Au fait, la haute  saison dont il est question couvre la période allant  de mars à août et une partie de décembre ; tandis que les autres mois de l’année sont rudes, voire désertiques étant donné que les défilés de mode brillent par leur absence. Dimitri explique que la vie des mannequins congolais n’est pas aussi féérique que cela en donne l’air! Pour vivre, ces derniers recourent d’habitude aux campagnes publicitaires, séances photo shooting pour magazines de presse et autres. Ils sont aussi payés pour assister à des événements, par exemple le lancement d ‘un produit, l’inauguration d’un restaurant, où ils mangent et boivent gratuitement. 

Actuellement, le coronavirus a plongé les activités des défilés de mode dans un marasme criant.  Raison pour laquelle Dimitri pense qu’un mannequin doit toujours avoir des projets et surtout savoir épargner de tout ce qu’il gagne. Personnellement, il caresse l’idée de monter une agence conseil en communication et événementiel dont les activités seront principalement axées sur la mode étant donné que c’est un monde qu’il connaît bien pour y avoir longuement évolué. « Un mannequin doit réfléchir par la tête et non sa silhouette », insiste et assène Dimitri, car constatant que beaucoup de mannequins aiment la dolce vita. A ce sujet,  Dimitri révèle que plusieurs personnes embrassent le mannequinat avec des agendas cachés : «Certaines filles mijotent de se casser dans un  mariage avec un blanc », « Je me casse avec une cougar », tel est le rêve de plusieurs jeunes. « Déjà tu détruis ta propre vie quand tu décides de ne plus travailler parce que tu te laisses entretenir par une cougar », opine Dimitri comme tout bantou qui se respecte.     

« Il faut considérer le mannequinat comme un tremplin, un monde où tu vas tisser des liens et rencontrer de belles et grandes personnalités », pense-t-il.  « Grâce à la mode,  j’ai visité de merveilleux endroits sans être complexé, j’ai fait la connaissance des stylistes de renom, à l’instar de Marcia Création, Bitshilux, Carine Pala… et j’ai mes entrées par-ci par-là. J’ai d’ailleurs eu à prester à la résidence de l’ambassadeur de France lors d’une célébration vespérale de l’indépendance française », témoigne-t-il.

Il pense qu’il est toujours mieux d’associer le mannequinat avec d’autres activités afin d’éviter un quotidien financier précaire. D’ailleurs c’est grâce au métier de mannequin que ce géant  a décroché un job chez Woodin. «J’ai préféré travailler dans un domaine connexe au mannequinat. Étant distributeur des produits Woodin, je peux suivre mes commandes, participer aux réunions de l’entreprise, mettre des stratégies de vente sans que cela ne puisse nuire à ma carrière de mannequin », argumente-t-il. Pour ce fruit de l’IFASIC, licencié en Science de l’Information et de la Communication, option Communication de l’IFASIC depuis 2017, le mannequinat est un métier difficile quoique les apparences  sont souvent trompeuses pour beaucoup de gens. « Il faut gérer sa taille, sa peau, son poids ou encore son alimentation », conseille-t-il.  

Fabrice AMISI