Economie congolaise : L’inconformité du taux de change, un couteau à double tranchant

Le taux de change est un rapport ou une parité entre deux monnaies. C’est le coût d’une devise par rapport à une autre ou à la monnaie locale.  De cette définition émerge une interrogation : « X monnaie vaut combien en Y monnaie» ? Actuellement, en parlant de l’économie congolaise, cette question  comprend cependant deux réponses : « 1970 FC » et « 2000 FC ». Ce phénomène produit des effets pervers sur la vente des marchandises où la stabilité des prix fait défaut. Une fois encore, nous avons fait recours à Farouk Mutombo Kabeya, économiste monétaire de formation, énarque et administrateur civil congolais, pour mettre les points sur les i. 

Au départ, l’analyste explique que la RDC a encore une économie qui se recherche suite notamment  aux hyperinflations qu’a connues le pays. Sur le plan historique, l’économiste révèle que le marché du taux de change congolais a connu trois grandes époques : le régime fixe  de 1960 à 1983, le régime de change contrôlé  de 1983 à 2001 et le régime flottant  de février 2001 à nos jours. 

 « Pour le taux de change fixe, la Banque Centrale du Congo (BCC), étant l’autorité de régulation monétaire, s’engage, au niveau du marché de change, pour convertir sa monnaie en une devise selon tel montant. Par ailleurs, il faut quand même reconnaître qu’il  y a toujours des accords entre banques commerciales en matière de taux de change. En principe, un pays qui opte pour le régime de change flottant doit assumer tout ce qui peut arriver dans son environnement économique.  Au cas où la monnaie locale coûte plus cher ou se dévalue par rapport aux devises étrangères, la Banque Centrale est obligée de respecter son engagement en rapport avec le  taux de change qu’elle a eu à fixer au départ. De manière classique, la Banque Centrale peut, dans un sens, tirer profit ou perdre, voire perdre excessivement, dans un autre sens. Et il faut aussi noter que le FC a été dévalué au moins  plus de 14 fois. De ce fait, essayez d’imaginer combien  de fois où l’économie congolaise a titubé ! », explique l’économiste, qui renchérit son intervention en ces termes : « En effet, le régime de change affecte la stabilité et la compétitivité d’une économie. C’est un thermomètre sur base duquel des opérateurs économiques peuvent évaluer si le moment  pour investir est propice ou pas ».  

Face aux effets pervers du taux de change fixe, certains opérateurs économiques présentent le taux de change flottant comme un moyen de vacciner l’économie congolaise contre des conjonctures étrangères. Avec le taux de change flottant, système actuellement appliqué en RDC,  on laisse libre cours au marché de change. Ici, la monnaie n’a pas de parité ni de taux officiel. On laisse donc la monnaie fluctuer, varier. Elle se concurrence selon l’offre et la demande sur le marché monétaire étant donné que l’autorité monétaire ne vient pas fixer le taux de change. Côté avantages, Farouk déclare que le taux de change flottant est une opportunité pour un État de réguler sa politique monétaire avec des taux d’inflation acceptables à un certain niveau. « Pour des économies qui subissent souvent les effets des conjonctures étrangères comme la nôtre (NDLR celle de la RDC),  dès que le cours de change augmente sur le plan international, il y a directement  impact  au niveau de change local. Dans ce cas, l’on se verra dans l’obligation d’exporter beaucoup de matières premières et faire entrer des capitaux ; ce qui va provoquer la baisse du  taux de change. Raison pour laquelle l’économie congolaise a besoin d’un taux de change flottant permettant aux autorités de la Banque Centrale du Congo  de vite  prendre des décisions pour s’adapter aux impacts réels de l’économie, par exemple la crise liée au covid-19 », précise Farouk Mutombo. Pour ce dernier, le régime flottant est le seul système de change qui s’adapte donc à la morphologie de l’économie congolaise ; qui évolue encore aux allures nonchalantes.

En même temps, le consommateur lambda se gratte la tête et peine à cause de la volatilité du taux de change qui profite le plus souvent aux commerçants véreux, notamment ceux qui combinent vente des crédits cellulaires et  activité de change.  Preuve à l’appui : quand les clients achètent des unités téléphoniques, ces mercantiles leur appliquent le taux de 20 (NDLR 1$=2000 FC). Mais lorsqu’il s’agit d’une opération de change,  les mêmes commerçants optent dans ce cas pour le 19,7 (NDLR 1$=1970 FC). Et au grand jamais, ils acceptent ou n’accepteront que les clients se paient du crédit sur base du taux de 19,7.  Par conséquent, la satisfaction de la clientèle est loin d’être réelle. « Au fait, chacun est libre d’afficher le prix comme il veut. En même temps, c’est là que se crée maintenant la faille. Normalement,  la police du marché devrait descendre sur terrain pour contrôler  l’affichage des prix, ceux sur base desquels les commerçants vendent leurs marchandises ou produits, afin de vérifier si celui-ci est conforme à la marge autorisée », nuance l’économiste. « En économie tout comme en matière bancaire, rien n’est gratuit. Même ces sociétés de télécommunication qui commercialisent les unités téléphoniques cherchent toujours à tirer profit. Raison pour laquelle ces dernières fixent même le prix d’achat de leurs produits généralement en dollar. Et après avoir acheté des unités téléphoniques auprès  de ces entreprises de télécom, les opérateurs cherchent à leur tour à se faire du gain », argumente-t-il. 

Pour Farouk Mutombo, c’est le régime des sanctions qui fait défaut dans l’économie congolaise. « Ce ne sont pas les mesures qui manquent.  Dans d’autres pays, il y a des bureaux de change certifiés qui travaillent avec la Banque Centrale. De fois, le taux de change appliqué par ces derniers doit de fois correspondre à celui de la Banque Centrale. Cependant, en RDC,  des individus montent des bureaux de change de manière informelle et ne respectent aucunement le taux de change officiel. En effet, tout ceci arrive à cause du fait qu’il est très difficile de décrocher un job au pays. En outre, cette anarchie se constate même dans le chef des vendeurs des crédits téléphoniques. D’ailleurs, on en fait chaque jour l’expérience à Kinshasa : si à gauche, tu t’achètes 50 unités avec 1000 FC ; à droite, on t’en donne 45 pour le même montant », brosse-t-il. Ainsi, Farouk se prononce sur le rôle de la police des marchés qui devrait normalement infliger des sanctions ou pénalités aux opérateurs économiques ne respectant pas les règles en matière du taux de change. « Avec la faille du ministère de l’économie, cette police a du mal à descendre sur terrain. Et pourtant pour bien fonctionner, la police des marchés doit mener des enquêtes et collecter des données. Comme l’Etat congolais ne finance pas toutes ces charges, c’est pour cela que tout le monde se donne le luxe de fixer le taux de change à son aise », se désole l’énarque et administrateur civil congolais, Farouk Mutombo.    

Fabrice Amisi