Christian Gombo : « Ici en RDC, c’est compliqué de ne vivre que du métier des livres »

Christian Gombo, écrivain et co-fondateur de LAESH, une start-up spécialisée dans la vente des livres des auteurs congolais et étrangers, reconnaît que le métier d’écrivain en RDC n’a plus son prestige d’antan. Lucide, il affirme aussi qu’il est actuellement difficile de mener un bon train de vie au Congo-Kinshasa  en ne se fiant qu’aux recettes que génèrent les bouquins. Toutefois, il ne perd pas espoir  car il croit qu’avec le soutien de l’Etat congolais les écrivains du Congo pourront instaurer un système qui permettra au littéraire (écrivain) de vivre de son métier.

C’est devenu une coutume en RDC ; le fait de voir les acteurs du secteur culturel se plaindre,  se lamenter et râler à cause du manque de soutien venant de l’Etat congolais. Par conséquent, plusieurs disciplines culturelles ont du mal à décoller, à prendre cet envol vers leur épanouissement. 

N’échappant pas à cette triste réalité devenue une règle, le secteur littéraire congolais, lui aussi, titube. « Ici en RDC, c’est compliqué de ne vivre que du métier des livres », lâche Christian Gombo, avant de poursuivre et  nuancer : «  Si nous nous battons aujourd’hui, c’est pour créer des meilleures conditions pour qu’il puisse être possible à l’avenir de vivre grâce à ce métier (NDLR écrivain), même pour une certaine minorité.  La difficulté pour les écrivains de vivre de leur métier se constate presque partout dans le monde : donc, c’est difficile de trouver des auteurs  qui ne vivent que de leurs livres.  Toutefois, il y aussi  ces écrivains qui, de manière très rare ou exceptionnelle, se retrouvent financièrement grâce à leurs activités littéraires»

L’espoir faisant vivre, Christian Gombo ne baisse pas les bras. Ensemble avec les autres membres du collectif des Ecrivains du Congo, une ASBL de droit congolais constituant une plateforme fédératrice des écrivains congolais résidant au pays et ceux de la diaspora, Christian Gombo Tomokwabini pense qu’il n’est pas encore tard pour tout ramener sur la bonne voie.  « Nous militons actuellement pour que la rentabilité des activités littéraires devienne également effective pour  le cas des écrivains congolais vivant en RDC ou ailleurs », déclare-t-il. Pour le moment, c’est le statu quo. « Généralement, nous avons des emplois ailleurs.  Etant donné que la littérature est une question de passion,  nous investissons de notre  temps et de fois  de notre argent parce que nous voudrions voir les choses changer en notre faveur vu que nous ne bénéficions pas du soutien de l’Etat. On essaie un peu de forcer les choses », argumente  Christian Gombo qui, hormis la littérature, est aussi un entrepreneur agricole. Selon lui, le label « Ecrivains du Congo » est une organisation qui a justement été créée pour rassembler les efforts des littéraires congolais afin de redynamiser et développer leur secteur.  « Parce que nous avons remarqué que nous ne parvenons pas à atteindre nos objectifs lorsque chacun se bat de son côté, nous avons ressenti le besoin de nous mettre ensemble en vue de réaliser de grands projets. A ce stade, notre interlocuteur valable s’appelle l’Etat congolais, qui doit, entre autres faciliter la lecture des œuvres des écrivains du terroir dans les manuels scolaires congolais, en faciliter la distribution ainsi que l’importation des ouvrages des auteurs étrangers », explique Christian Gombo, qui assume la fonction d’administrateur chargé des finances au sein de la structure « Les Ecrivains du Congo ».

En effet, Christian Gombo déclare que les écrivains congolais attendent beaucoup de la part du Chef de l’Etat Félix Tshisekedi. « Lors de son investiture à la tête de l’Union Africaine,  le président congolais avait déclaré, dans son allocution, placer la culture au centre des actions tout au long de son mandat. Ainsi, il a évoqué la création du Prix Panafricain de la Littérature. Pour notre part, nous membres de l’association « Les Ecrivains du Congo » avons  initié la création du Grand Prix du Livre, projet qui jouit d’ailleurs du soutien de la Présidence de la République », nous fait savoir Christian.

Sur terrain, le système littéraire congolais a encore beaucoup de défis à relever. Si par le passé des écrivains congolais, à l’instar de Zamenga Batukezanga, avaient de la renommée dont les échos atteignent même l’autre bout du monde, il n’en est pratiquement pas le cas à l’heure actuelle. « Nous avons la grande mission de valoriser nos œuvres, nous écrivains. La starisation des écrivains congolais doit commencer au pays. Si la population congolaise s’approprie les œuvres d’un écrivain originaire du terroir, cette attitude consolidera aussi sa renommée sur le plan mondial », opine Christian Gombo. Les actions de leur association visent aussi à ce que les auteurs congolais se fassent lire, c’est-à-dire que le public congolais doit réellement s’approprier les œuvres littéraires de ses concitoyens. A cet effet, Christian Gombo refuse de se ranger du côté de ceux qui pensent que la population congolaise n’aime pas la lecture. « Nous,  écrivains, n’avons pas encore pu exposer toute la population congolaise aux livres. Donc, on ne peut pas affirmer que la majeure partie de cette population ne lit pas. Lors des festivals et dans d’autres endroits où nous allons souvent vendre nos bouquins, nous constatons combien les gens sont souvent étonnés en découvrant la qualité  qu’il y a dans les livres des écrivains congolais et étrangers. Et c’est là que nous nous rendons compte que certaines personnes n’achètent pas des livres pour la bonne et simple raison qu’elles n’ont pas accès aux informations sur la disponibilité des livres dans tel ou tel autre endroit.  Sous d’autres cieux, la culture est toujours soutenue par l’Etat afin de le  développer de sorte qu’il soit rentable », analyse-t-il. 

Christian Gombo reconnaît en outre que la commercialisation des livres devra, pour la redynamisation du secteur littéraire congolais, s’adapter au pouvoir d’achat du citoyen lambda. 

En somme, l’industrie littéraire congolaise doit revivre et devenir très productive et rentable. S’inspirant de sa propre expérience en marketing des livres, Christian Gombo pense qu’il y a lieu d’y croire. « Dès que le livre a des potentiels marketings très élevés, cela constitue un facteur de rentabilité et de développement et pour son auteur et pour la maison d’édition ainsi que pour toutes les personnes intervenant dans le processus de la publication d’une œuvre littéraire », explique-t-il. Preuve à l’appui : « Les Fables de Christian Gombo  est mon œuvre littéraire la plus commercialisée.  Lorsque j’ai vendu au moins 1.000 exemplaires, j’avais droit à au moins à 40% des recettes. Et le prix d’un exemplaire revenait à 10$.  Actuellement, l’on en a vendu  plus de 2.500. De manière globale, voyez-vous un peu comment ce livre a généré  assez des revenus d’abord pour moi-même et pour  la maison d’édition  sans oublier tous les intervenants dans la chaîne de production du livre », témoigne-t-il.  

Pour la petite histoire, Christian Gombo est un écrivain, collectionneur de livres, surtout des  ouvrages vieux et rares, et entrepreneur œuvrant notamment dans le secteur agricole. Son duo avec Joëlle Mashi est à la tête de LAESH (L=Lire, est un A=Aliment pour ES= l’Esprit, Humain), une start-up spécialisée en la vente des œuvres des écrivains congolais et étrangers ; qui a vu le jour en décembre 2020 et dont les actions sont très prometteuses. 

Hormis sa participation à plusieurs autres  revues et anthologies grâce à ses textes,  Christian Gombo compte plusieurs publications dont  un recueil des poèmes ayant pour titre « les on-dit qui traduisent nos vies», « Bolingo eza na buzoba »,  un roman écrit complètement en lingala, un autre recueil des poèmes dénommé «  Maladie Textuellement transmissible » publié aux Editions Africa et « les Fables de Christian Gombo recueil », recueil des fables illustré par Credix Mozalisi. Ne voulant se fixer aucune limite,  Christian ambitionne de remporter des grands prix littéraires à  l’international.  « Personnellement, quand j’écris mes œuvres, j’ai toujours rêvé de gagner le Prix Nobel. Et ce n’est pas quelque chose à cacher parce que je ne me l’interdis pas. Avec beaucoup de travail, de sérieux et d’engagement, cela est un objectif que je peux atteindre. A part moi, je crois aussi au potentiel de  certains collègues qui ont déjà gagné des grands prix littéraires, à l’instar du Grand Prix d’Afrique Noire.  J’ai à  l’esprit les noms de Fiston Mwanza Mujila et Jean Ikoli Bofane qui sont d’ailleurs multi primés à l’international. Ces deux sont des aînés qui, de par leur parcours, nous servent de modèle et nous motivent afin de pouvoir aussi atteindre ces objectifs majeurs », s’enthousiasme-t-il. A la sortie de son recueil des fables, Gombo a été primé dans deux catégories «  poésie »  et « Livre Jeunesse » au cours d’une édition du Prix Mikanda Awards.

Parmi ses modèles dans le domaine de la littérature, il cite Valentin-Yves Mudimbe (qu’il a lu tout jeune, considère comme le plus grand écrivain congolais et dont il a aimé le roman « L’Ecart »), Albert Camus (Prix Nobel de la Littérature qu’il apprécie sur le plan international et dont il a lu presque toutes les œuvres, à l’instar de « La Peste » et « L’Etranger », qui est sa préférée), Molière, de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin (à ses temps libres, Christian aime lire « L’Avare », suivre la pièce de théâtre de cette œuvre ou son adaptation au cinéma bien interprétée par Louis de Funès).  Parmi les écrivains congolais de sa génération,  Christian apprécie l’écriture de Tata N’longi Biatitudes et la rigueur des textes de Pat le Gourou.

Fabrice Amisi